VIVE LA FRANCE !
Trilogie à grand spectacle,
Trois tableaux, un prologue, une apothéose

Franc-Nohain
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Livret de FRANC-NOHAIN

Représentée pour la première fois à Paris sur la scène du théâtre des Pantins le 29 mars 1898, interdite par la Censure, 1 représentation.
Représenté pour la seconde fois à Paris à la Fondation Boris Vian, cité Véron, le

RÉSUMÉ

Le Prologue se passe dans une gare. Dieu et l'Ange Exterminateur entrent en costume de voyage. Le chef de gare les accueille. Dieu ne peut S'exprimer. « Y pensez-vous ? », dit l'Ange Exterminateur, « Mais si Dieu parlait ici, tout s'écroulerait, c'est trop petit. » Condamné au silence pour ne point anéantir Sa création, Dieu est relégué au rang de faire-valoir pendant toute la pièce. Emporté par une spéculation, l'Ange ajoute même : « [Dieu] n'est pas dans l'espace : ce qui permettra de le suspendre en l'air lorsqu'on s'en trouvera embarrassé. » Il est même à l'occasion d'une familiarité quasi-blasphématoire avec Lui.

Le Tout-Puissant est venu sur Terre à cause de Son fils :

« L'Ange
Il y a quelque deux mille ans, ce fils qui venait sur terre pour des raisons qu'il serait trop long de vous énumérer ici, ce fils donc a eu la sottise de se faire juif.

Le Chef de gare
À cette époque-là, c'était une mode.

L'Ange
Oui, mais la mode en a joliment [changé et] son père voudrait lui donner une [autre natio]nalité. belge, espagnol, norvégien, suisse ?.. On nous a dit le plus grand bien de la France. Nous venons voir si les Français sont à la hauteur de leur réputation. »

Comme ce sujet, nombre de traits d'esprit peuvent se déchiffrer à l'aune de l'Affaire Dreyfus. La réputation des français est en cause dès le Prologue, c'est elle qui fournit à Franc-Nohain la matière de ses trois actes : le Français est brave, le Français est galant et le Français est spirituel. Le plan est tracé et il ne manquera plus que l' Apothéose pour le clore avec panache.

Au premier acte, la bravoure nous est présentée sous les traits de paisibles garçons de café. Peut-être le lieu est-il choisi pour pouvoir placer ce calembour : « C'est un précepte de la guerre, qu'il faut toujours marcher au canon. Et aussi bien c'est autour des canons que nous surprendrons dans toute sa flamme la valeur française. » Nous sommes prévenus que, Dieu n'étant pas dans le temps, Il peut « simultanément et sans invraisemblance s'entourer des gens des époques les plus diverses. » On trouve donc une théorie de gens illustres, Jeanne d'Arc, Vercingétorix, Napoléon et des inconnus, « Des sous-officiers retraités / Des journalistes, » Et dans un réjouissant pêle-mêle sont glorifiés les stratèges de la manille et du polignac, les gloires médicales de la France, « Combattant sans le craindre un microbe inconnu », et les vaillantes mémoires de ceux qui, de Vercingétorix au sergent Bobillot, ont vu leur panache éclipsé par Napoléon qui surgit d'une trappe en criant « Vive l'Empereur ! » avant d'être contraint de battre en retraite face à l'hostilité générale. Tous ces sujets sont développés au milieu des tautologies ratiocinatives communes à tous les cafés, habilement reconstituées par Franc-Nohain.

De la galanterie française, il est débattu dans une maison close, où Abélard mène Dieu et l'Ange, en regrettant à plusieurs reprises de n'être désormais capable que de disserter sur ce sujet. L'Ange y écoute des charges anti-féministes, et, au milieu des poèmes galants et des duos d'amour, y entend des sentences en faveur des amours tarifées. Ce deuxième acte finit par un ballet, comme Franc-Nohain l'avait demandé à son musicien.

Dans le dernier acte, Franc-Nohain s'ingénie à savoir si le Français est spirituel, ce qui lui donne l'occasion de montrer son propre esprit. Nous sommes place de la Roquette, un matin d'exécution et le chour initial doit quelque chose à la Chanson du décervelage. Chacun, bourreau, gendarme, reporteresse, juge, empereur, et même Ange exterminateur, dit ou chante son mot d'esprit, dont un florilège décontextualisé ne restituerait qu'imparfaitement le sel. Le condamné lui-même se montre parfait et infléchit par son attitude le cours de son destin :

« L'Ange
À sa toilette, à sa toilette ! Il va mourir et il fait des vers à sa belle ? Il va mourir et il songe à sa toilette ! Le voilà bien le français spirituel et galant et brave ! Mais il ne sera pas dit que Dieu et moi nous aurons traversé la France sans faire un miracle. Seigneur ! Seigneur ! »

Après le miracle divin, l'acte s'achève dans l'absurdité la plus logiquement contrôlée :

« Le Juge
Il me faut une tête : n'importe laquelle !..

L'Ange
Une tête, prenez celle
Du bourreau, ce sera bien plus spirituel.

(La guillotine. On y conduit le bourreau.)

Choeur du public
La tête roule dans le son
Vive le son
Et tout finit par des chansons.

RIDEAU »

SOURCES

- Livret manuscrit de copiste, n. pag. [un volume par acte]
- Livret imprimé, Collège de 'Pataphysique, s. l., Gueules 130 [2003], 94 p.